FRONTIÈRES | 2016

FRONTIÈRES
Installation In Situ
Cailloux de rivière, fil à pêche,
fil de polypropylène, photographies
de la région d'Alma
9 x 15 x 3,5 mètres

Centre SAGAMIE / Alma.
30 septembre −16 décembre 2016.

This exhibition consists of an immersive installation that oscillates between natural and artificial matter. It occupies the entirety of the centre SAGAMIE exhibition room in order to question notions of geographical and physical limits via the medium of photography. Through their presence and interactions in the space, visitors are an integral part of the sculpture experience. They rediscover the city of Alma by deciphering thousands of images floating in the installation.

CYNTHIA FECTEAU

Alors que nous sommes encore dans les menus déroulants de nos écrans favoris, avec des entrées virtuelles croisées, des applications qui se regroupent et qui agissent parfois au devant de nous-même, nous oublions ce qui nous lie concrètement en tant que collectivité. Frontières, une installation monumentale de Philippe Allard, présentée au Centre SAGAMIE, à l’occasion du 150e anniversaire de la Ville d’Alma, nous appelle à nous repositionner dans la durée réelle de nos relations. Les photographies et les objets mis en espace prennent forme de réponses subtiles à nos craintes actuelles et factices : peur de se perdre en tant qu’individu dans l’espace des échanges cybernétiques, crainte de voir nos archives et nos données personnelles s’étalées. Au cœur de Frontières, on retrouve quelque chose dont nous avions coutume avant l’avènement de nos appareils aux mémoires artificielles : faire nous-même l’effort d’un chemin de mémoire.

C’est ce détour que je tente d’esquisser en réfléchissant à la thématique Égosociété proposée par Zone Occupée. Encore me faut-il savoir comment et par où commencer, car il s’agit d’une installation immersive en tout point. Les pistes ne manquent pas, et nombre d’entre-elles ont en commun la même quête : révéler l’invisible qui se cache sous les strates d’histoire des territoires qu’on habite, qu’on traverse et qu’on fabule, individuellement ou en société. Conçu comme une collection de photographies puisées dans les archives de la municipalité d’Alma, de récits individuels, de mémoires furtives et collectives, Frontières nous parle de la perte de notre propension à sublimer, car la sublimation fait lever les interdits de ressentir, de rêver et de vivre tout court. Elle propose des moments de saisissement qui attestent de notre présence au monde et aux autres. Au plafond de la galerie, un treillis cartésien fait de fils de propylène − ceux qu’on utilise pour ficeler les balles de foin − est suspendu en hauteur. La trame bleue sert de structure d’ancrage pour des centaines d’autres fils qui pendent jusqu’au plancher. Des milliers de photographies sont accrochées à ces fils et flottent un peu partout dans l’espace environnant. Moins intéressé par les systèmes logiques et les rhétoriques linéaires, Allard semble avoir conçu cette grille pour arpenter l’espace et répartir les images en différentes régions de mémoires entrecroisées, donnant consistance de constellation à l’installation. L’artiste avait commencé à sonder les possibles de ce genre d’exploration spatiale avec l’installation Mise à niveau, une œuvre in situ réalisée en 2015, dans une plantation de pins rouges, lors du Symposium de Duhamel. Il avait tissé un réseau de ficelles horizontales bleues en hauteur, dans l’environnement saturé de centaines de pins verticaux. La trame suggérait la hauteur approximative de la Mer de Champlain qui a façonné les reliefs géographiques de l’Outaouais et de la vallée du St-Laurent. En superposant cette référence paléolithique à l’espace réel, Mise à niveau ouvrait de nouvelles régions pour la pensée actuelle, tout en l’associant à des territorialités disparues, comme si différentes époques s’étaient repliées sur elles. Paradoxalement, cette réflexion se prolonge désormais entre les murs de la galerie du Centre SAGAMIE. Les milliers de photographies trouvées à la Société d’histoire d’Alma, et d’autres plus actuelles, nous donnent à voir des moments d’existence saisis à différentes époques de la ville : des visages anonymes, des scènes de promenade et de travail, des infrastructures urbaines à ce jour disparues et d’autres toujours sur pied. L’ensemble forme un tissu fragile si l’on tente de l’ausculter de trop près, ou tout d’un coup. Car le contenu photographique est diffus, presque anarchique, exporté dans tous les sens et à des hauteurs diverses dans la galerie. L’immédiateté de notre regard sur l’archive photographique n’a plus lieu d’être. Apparait là une nouvelle forme d’altérité : celle d’un sentiment de temps suspendu. Ces milliers de photographies et de cailloux suspendus aux fils forment une constellation flottante de tracés subjectifs et de points mouvants. Il ne s’agit pas d’exposer un matériel – des photographies d’archives ou des objets témoins – qui serait déjà classé pour être montré dans un but didactique, mais de révéler un noyau de mémoires à déployer, à expérimenter in situ. En ce sens, Frontières suppose une plasticité fondamentale de l’humain : on avance à tâtons dans cet environnement qu’on explore, on s’arrête par moment sur une image, on s’y projette tout entier, on fabule des espaces concrets et idéels avec lesquels on entrecroise les devenirs déjà inscrits en nous. Partant de l’idée qu'« il y a plein de petits bouts d'espace » , l'artiste a passé en revue tous les lieux qu'il a découverts au fil de ses recherches d’images, des plus intimes aux plus impersonnels. Son inventaire topologique ne privilégie par d’ordre hiérarchique. Sa mise en espace ne fait pas de distinction de niveaux entre les images présentant des détails géographiques de la ville, des indices sur la vie collective et politique, ou sur l’architecture. Il faut plutôt la percevoir comme un paysage fragmentaire. Tout en parcourant les couches de mémoires de cette ville dont il n’est pas originaire, Allard s’est fait lui aussi voyageur, entremêlant son égo, cette pensée miroir qu’il a de lui-même comme individu et créateur, à cette pluralité d’affects. On se meut dans son installation comme dans un monde fait d’extensions. Par leur accumulation excessive dans l’espace du Centre SAGAMIE, ces pans colossaux de photographies et de pierres génèrent une expérience esthétique déroutante. Ils enveloppent l'observateur lorsqu’il s’y déplace et s'imposent de loin en raison de leur abondance. Nous avançons au cœur cette mosaïque tridimensionnelle comme dans un espace aménagé pour nous rappeler que «l'espace de notre vie n'est ni construit, ni infini, ni homogène, ni isotrope. Mais sait-on précisément où il se brise, où il se courbe, où il se déconnecte et il se rassemble ?» . De légères oscillations, des tintements délicats et des ombres se profilent lorsque nos corps frôlent les cailloux et les images en suspension : est-ce le souffle palpable de mon corps qui se meut dans l’espace ? Au fil de nos déplacements, tout ce que nous croyons tenir du tangible et de l’immuable s’évapore au rythme de nos pas qui avancent dans l’installation. Cette expérience trouve son aboutissement dans une sensation ouverte : on sent confusément des écarts, des points de contact et de friction. On a parfois la vague impression que les images et les cailloux nous frôlent, ou qu’ils s’écartent et se cognent. L’espace déferle, ses frontières s’ouvrent. On s’y confond comme la certitude que notre compréhension du monde découle directement de notre appartenance sensible au réel. Au sol, un réseau linéaire de photographies collées aux dalles du plancher nous invite à suivre l’itinéraire qu’il dessine dans l’espace. Ces tracés évoquent les courants des deux rivières − la Grande Décharge et la Petite Décharge − qui traversent le territoire d’Alma et se rejoignent à l’autre extrémité, formant à leur confluent la rivière Saguenay. Pour Allard, il fallait aussi porter attention à la cartographie du territoire, au prix de quelques détours anecdotiques possibles entre les images et les trajets qu’elles suggèrent, comme pour mieux les introduire dans notre culture visuelle actuelle, trop longtemps définie par une vision désincarnée. «Nous inventons notre géographie» : une grande effervescence surgit de ces mots de Louise Warren, et elle résonne aussi bien dans Frontières. À la fois trajectoire et processus, l’installation construit, au fur et à mesure de sa traversée, un dessein. Et cette imprévisible réorientation de notre être-au-monde va du même sens que l’idée de rhétorique cheminatoire proposée par Michel de Certeau. Le philosophe plaide pour une approche déambulatoire de l’espace, sensible à toutes les sollicitations sensorielles et affectives. En ce sens, avancer dans Frontières, c’est aussi se construire comme individu dans un projet qui nous dépasse. À ce moment-là on est porté, on est marqué par le dévoilement de ce qu’on a à l’intérieur de nous. Libre de nos inventions, nous formulons de nouveaux chemins de mémoires, plus solidaires du sentiment de rétablir la fluidité des échanges entre les individus et leurs modes d’être en collectivité.